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Corridas de toros : tradition ou cruauté dans le monde ibérique ?

Corridas de toros : tradition ou cruauté dans le monde ibérique ?

Que ressentiriez-vous si des picadors à cheval vous transperçaient le dos et la nuque avec des lances, avant que d’autres hommes ne plantent des banderilles dans votre dos, vous infligeant une douleur vive à chaque mouvement de tête et limitant votre liberté de mouvement ? Enfin, alors que vous êtes affaibli par la perte de sang, un matador apparaît pour mettre fin à votre vie en vous enfonçant une épée dans les poumons. Effrayant, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est ce que vivent des milliers de taureaux chaque année.

 

Peu de traditions divisent l’opinion publique européenne de manière aussi marquée que les corridas de toros, ces spectacles de tauromachie qui restent emblématiques en Espagne, dans certaines régions du Portugal et du sud de la France, mais aussi de plusieurs pays d’Amérique latine, comme le Mexique et la Colombie. Ancrée dans les démonstrations médiévales de noblesse et de courage, cette pratique a évolué au XVIIIᵉ siècle pour devenir un rituel formalisé : un matador affronte un taureau au cours d’une série d’étapes soigneusement chorégraphiées dans une arène, culminant avec la mise à mort de l’animal. En Espagne, des régions telles que l’Andalousie, Madrid et la Castille-La Manche accueillent certaines des ferias taurines les plus célèbres. Au Portugal, où la tradition est connue sous le nom de tourada, le taureau est rarement tué en public, bien qu’il subisse toujours de graves souffrances physiques. Dans le sud de la France, notamment à Nîmes et à Arles, les corridas font partie intégrante des festivals locaux qui attirent des milliers de visiteurs chaque été.

 

Malgré ce prestige culturel, l’opinion publique à l’égard de la tauromachie a profondément évolué au cours des deux dernières décennies. Selon un sondage réalisé en 2022 par l’institut espagnol Ipsos, seuls 19 % des Espagnols soutiennent aujourd’hui le maintien des corridas, tandis que plus de 56 % sont favorables à leur interdiction totale. Les jeunes générations, particulièrement sensibles à la cause du bien-être animal, rejettent massivement cette pratique. Pourtant, les défenseurs invoquent la Constitution espagnole, qui protège le patrimoine culturel national. La Cour suprême espagnole a réaffirmé cette protection en 2016, après que la Catalogne a tenté d’interdire complètement la tauromachie, une interdiction ensuite annulée au motif qu’elle empiétait sur les compétences de l’État en matière de patrimoine culturel. L’UNESCO n’a pas reconnu la tauromachie comme « patrimoine culturel immatériel », bien que ses partisans continuent de faire pression en ce sens.

L’Union européenne a adopté une approche plus pragmatique que répressive sur cette question. Bien qu’aucune loi européenne n’interdise directement la tauromachie, celle-ci relevant du principe de subsidiarité culturelle, le Parlement européen a voté en 2015 la suppression des subventions agricoles qui finançaient indirectement l’élevage de taureaux de combat dans le cadre de la Politique agricole commune (PAC). La Commission européenne insiste également sur le respect des normes de bien-être animal prévues par le Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (article 13), qui oblige les États membres à considérer les animaux comme des « êtres sensibles ». Pour Bruxelles, la question demeure nationale, mais elle est étroitement surveillée dans le cadre des débats plus larges sur le traitement éthique des animaux.

Les organisations de défense des droits des animaux, quant à elles, continuent de faire pression sur les gouvernements nationaux et les institutions européennes afin de mettre fin à ce qu’elles qualifient de « cruauté institutionnalisée ». Elles publient régulièrement des images et des rapports documentant le stress et la souffrance infligés aux taureaux, depuis leur confinement jusqu’au combat final. L’association AnimaNaturalis Espagne estime que plus de 7 000 taureaux meurent chaque année dans les arènes du pays, un chiffre qui diminue légèrement chaque année à mesure que les collectivités locales retirent leur soutien ou interdisent l’accès des mineurs à ces événements. Au Portugal, des militants ont organisé des contre-festivals promouvant des traditions culturelles plus respectueuses des animaux, tandis qu’en France, les manifestations publiques gagnent en ampleur à chaque ouverture de saison taurine.

 

Les partisans de la tauromachie soutiennent que celle-ci fait vivre les économies rurales, en particulier les élevages qui préservent des lignées génétiques uniques et entretiennent des paysages traditionnels. Ils mettent également en avant sa valeur culturelle et touristique.

 

Pourtant, une tradition ne mérite d’être célébrée que lorsqu’elle élève notre humanité, et non lorsqu’elle glorifie la souffrance. Le spectacle d’un animal acculé, blessé et mourant pour le divertissement du public appartient à une autre époque. L’Espagne et la France, deux des pays les plus visités de l’Union européenne, n’ont nul besoin de tels spectacles pour éblouir le monde. Leur beauté réside dans leurs habitants, leur art, leur histoire, leur passion, leurs paysages, leur gastronomie et leur humanité partagée. Nous avons bien plus à offrir que la souffrance mise en scène. Il est temps de quitter l’arène ensanglantée et de laisser la compassion, et non la cruauté, définir notre héritage. La grandeur d’une civilisation ne se mesure pas à la férocité avec laquelle elle défend son passé, mais au courage avec lequel elle sait évoluer au-delà de celui-ci.

 

Adriana Solans Royo

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